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Girouette hypersensible

Le traumatisme, 2

19 Février 2013, 14:14pm

Publié par Camille Sorel

Le traumatisme, 2

Quelqu'un qui est exposé à un événement d'une telle intensité peut développer des symptômes caractéristiques qui comprennent :

1) le fait de revivre l'événement en pensée de manière persistante;

2) l'évitement des situations qui rappellent l'événement avec un émoussement des réactions générales (engourdissement, anesthésie émotionnelle);

3) une hyperactivité.

Source : Sans blessures apparentes, blog de Jean Paul Mari

Il passa les heures qui suivirent étrangement calme et léger. Ses bagages n'étaient pas défaits, ce qui était fort pratique. Il annonça la nouvelle par téléphone à quelques proches : aux réactions étonnées, il répéta qu'il était serein, persuadé de faire ce qu'il y avait de mieux.

Elle, elle pleurait encore : il lui expliqua alors que la quitter était la plus belle preuve d'amour qu'il pouvait lui offrir, car elle n'était pas heureuse avec lui. Il lui permettait ainsi d'accéder à la vie qu'elle méritait, elle le comprendrait un jour.

Il avait rendez-vous à dix-neuf heures. Il se fit beau, rasé, parfumé, puis il vida la chambre et la salle de bain de toutes ses affaires, chargea sa voiture au maximum et réunit le reste dans des cartons au garage. Il restait un peu de temps avant de partir, il décida de regarder la télévision.

Ce fut une journée de fin du monde pour Camille. Mille fois, elle avait essayé d'attirer l'attention de Paul, de provoquer une discussion, d'obtenir de nouvelles explications. Rien n'y faisait : il était déjà ailleurs. Il ne semblait plus la connaître, elle était juste devenu un élément gênant dans ses préparatifs de grand voyage. Elle se dit qu'il ne fallait plus pleurer, peut-être qu'il consentirait à lui parler si elle était plus calme. Elle sortit quelques heures, mais pour aller où? Elle se gara sur le parking du supermarché où elle faisait leurs courses et resta là, attendant que les larmes se tarissent, mobilisant ce qui lui restait de faculté de réflexion pour échafauder une nouvelle issue.

En revenant à Bellevue sur Agne, elle pensa soudain que Paul était peut-être déjà parti. Elle ne put affronter cette idée, et fit un nouvel arrêt à l'entrée du village. Plusieurs voisins passèrent, en lui faisant un signe de la main : il fallait rentrer. Les ragots allaient enfler si elle était repérée en train de pleurer dans sa voiture à quelques mètres de chez elle.

Lorsqu'elle s'approcha de la maison, la nuit était tombé. Elle repéra le rougeoiement d'une cigarette devant la porte : Paul était là. C'était peut-être la dernière fois qu'il se tenait devant cette porte. Elle ne s'endormirait plus la tête sur son épaule, ne poserait plus les pieds sur ses cuisses en patageant le canapé, il ne la rejoindrait plus sous la douche, ils ne se promèneraient plus dans les bois main dans la main. Mais pourquoi? A cause d'un signe devant l'école? A cause d'un entraînement de rugby? C'était imbécile, il lui devait quand même une véritable explication.

Elle s'approcha de lui. Mon Dieu qu'il était beau et atroce à la fois. Apprêté comme pour un grand jour et ce regard qu'elle ne connaissait pas, rempli de mépris et de colère. Il fallait comprendre, ne pas pleurer, elle alluma à son tour une cigarette et tenta une nouvelle conversation :

"- Tu pars quand?

- Dans une demi-heure.

- Tu vas où?

- Ca me regarde.

- Tu vas retrouver quelqu'un?

- Oui."

Ne pas pleurer. Saisir cette chance de comprendre. Encaisser le coup.

"- C'est qui?

- Tu ne la connais pas.

- Ca fait longtemps?

- C'est une amie. Il n'y a encore rien entre elle et moi. Je voulais être sûr que je ne t'aimais plus. Maintenant que tout est clair, elle me rejoint. Je vais la chercher à la gare."

La fureur monta. La folie vint. Hagarde de toutes ces heures d'incompréhension, elle tenait une explication, une raison, une coupable. Sa vie partait en lambeaux mais elle savait qui avait tout détruit, c'était une Autre qui lui avait prit son homme, elle pouvait se déchaîner enfin, crier son malheur, chercher vengeance, agir, même follement, plutôt que subir. Les sanglots revinrent, plus forts que jamais, comme un violent coup dans l'estomac. Elle perdit l'équilibre en râlant "La pute..."

"Je t'ai déjà dit de ne pas te fatiguer. D'ailleurs je m'en vais."

La voiture était chargée. Camille le regarda s'éloigner, la démarche aisée. Sans un regard en arrière il referma la portière et démarra.

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